Ce conte a obtenu un prix au premier Festival du Conte de Maurepas (78)


Il était une fois, dans un village, une petite maison carrée, avec une porte vitrée et quatre fenêtres, une sur chaque mur. Elle était restée longtemps inhabitée.Et puis, un matin, un peu avant Noël, on a vu arriver un petit camion d'où il est descendu deux gros déménageurs et une toute petite vieille dame,qu'ils appelaient " Petite Mémé ". Et en un rien de temps, Petite Mémé a été installée dans la petite maison.
Quand elle est venue faire ses commissions au village, on lui a demandé: " Alors, Petite Mémé, vous plaisez-vous, dans votre maison ? "Elle répondait à tous: " Oh! oui, je l'adore! Elle est tellement bien située"! Les gens ne voyaient pas en quoi la petite maison était mieux placée que les autres, mais puisque Petite Mémé était contente, c'était le principal !
Dans ce village, il y avait trois mamies:une grande, une moyenne et une petite quoique moins petite que Petite mémé. Elles sont venues un après-midi, l'inviter à faire une partie de belote.Pas de chance! Petite Mémé n'avait jamais pu apprendre a jouer aux cartes, même pas à la bataille et au menteur. Elle embrouillait tout, elle confondait les rois et les valets. Non, ce qu'elle aimait, c'était se promener. Alors, les mamies lui ont proposé de venir avec elles marcher dans la forêt. Mais Petite Mémé leur a répondu:
- Si vous voulez, c'est moi qui vous montrerai de nouveaux chemins! Ma petite maison est si bien située!La fenêtre de la salle à manger donne sur le printemps, celle du salon sur l'été, celle de la chambre sur l'automne et celle de la cuisine sur l'hiver. La porte est pour la saison de tout le monde, il le faut bien!
Les mamies se sont approchées d'une fenêtre, d'une autre, d'une troisième et elles n'ont vu ni printemps, ni été, ni rien d'autre que le petit jardin gelé de tous les jours.
- Bien sûr! a expliqué Petite Mémé. Il faut d'abord passer par la fenêtre. Sautez, vous allez voir!
Sauter par la fenêtre! les mamies n'ont pas osé! Elles trouvaient que ça leur donnerait mauvais genre! Surtout qu'elles avaient des jupes serrées! La grande mamie, qui était futée et un peu méfiante, a dit:
- Excusez-nous, aujourd'hui nous ne pouvons pas! Mais si vous allez dans l'été et que vous puissiez nous rapporter une poignée de cerises, ça nous ferait bien plaisir!
- Je sais où en trouver, a dit Petite Mémé. Et si les oiseaux les ont mangées, je vous cueillerai à la place des marguilis, c'est délicieux!
En rentrant chez elles, les mamies jacassaient comme des pies et se demandaient ce qu'il fallait penser. D'après la grande mamie, Petite Mémé devait avoir la tête un peu dérangée. Ca ne tenait pas debout, ce qu'elle racontait! La moyenne mamie disait qu'on ne sait jamais et qu'on verrait bien par la suite. Et la petite mamie n'arrêtait pas de répéter qu"elle, elle la trouvait très gentille, cette Petite Mémé, très gentille, mais vraiment très gentille! Si bien que la grande mamie a été agacée et lui a répliqué qu'elle donnait sa confiance bien vite; qu'à son avis, les cerises, elle n'était pas près d'en manger! Et les marguilis, qu'est-ce que c'était que ça, des marguilis? Est-ce que quelqu'un en avait jamais entendu parler?
Pourtant, le lendemain, dans son tablier, petite Mémé leur a apporté une poignée de cerises à chacune. Elles l'ont bien remerciée et la grande mamie a encore demandé:
-Quand vous irez dans le printemps, si ça ne vous dérangeait pas trop, un bouquet de violettes nous ferait bien plaisir!
Et le jour d'après, chacune des mamies a eu, sur son buffet, un bouquet de violettes.Ca n'empêchait pas la grande mamie de faire une figure longue comme ça! Les deux autres se demandaient bien pourquoi. Alors, elle leur a dit:
- Vous ne pensez donc à rien ? Ca vous paraît normal, tout ça? Eh! bien, moi, je me pose des questions! Et si cette Petite Mémé était sorcière?
C'était vrai, elles n'y avaient pas pensé! Quelle horreur si jamais elle était sorcière! Comment faire pour le savoir? La petite mamie s'est écriée:
- J'ai une idée! Nous allons lui acheter un éventail!
Les éventails, c'est bien connu, protègent contre tout ce qui est mauvais et les sorcières en ont une peur bleue! Dès qu'elles en ont aperçu un, elles se sauvent en poussant des cris d'orfraie. Alors si elle était sorcière, dès qu'elle verrait leur éventail, elle s'enfuirait en criant et on ne la reverrait plus. Bon débarras!
Donc les mamies sont allées au bazar choisir un éventail. Elles en ont fait faire un joli paquet et au début de l'après-midi, les voilà parties chez Petite Mémé. Elles avaient le coeur qui battait un peu fort, car elles se demandaient ce qui allait se passer.
Petite Mémé a trouvé qu'elles étaient bien trop gentilles, de lui faire un cadeau! Elle a défait soigneusement le noeud de la ficelle.Elle a enlevé le papier à fleurs qui enveloppait la boîte. Elle l'a plié pour qu'il puisse resservir. Elle a tenu la boîte dans sa main en se demandant ce que ça pouvait bien être. Elle a soulevé le couvercle...et elle a poussé des cris. Mais ce n'était pas des cris d'orfraie, c'était des cris de joie:
- Oh! un éventail! Qu'il est joli! Que je suis contente! Que vous êtes gentilles!J'adore les éventails!
Et elle s'éventait, elle éventait les mamies, elle était enchantée, Petite Mémé et les mamies aussi, de voir qu'elle n'était pas sorcière!
Du coup, elles ont accepté de sauter par la fenêtre, et en avant! toutes les quatre, dans l'été! Petite Mémé les a conduites au verger où poussaient les marguilisiers et elles se sont régalées de marguilis. Ca ressemblait à de grosses framboises bleues,mais c'était bien meilleur que des framboises! Bien meilleur...que de la barbe à papa! Bien meilleur...que des loukoums! Bien meilleur...que de la glace à la pistache! C'était meilleur que tout!
Et avec ça, épatant pour la santé! La mamie qui avait un rhumatisme à l'épaule a été guérie aussitôt. Celle qui portait des lunettes les a enlevées, elle avait retouvé une vue perçante et celle qui avait des dentiers les a mis dans sa poche, ses vraies dents venaient de repousser! Elles se sont promenées tout l'après-midi, puis elles sont revenues bras dessus, bras dessous, en chantant:
Un kilomètre à pied, ça use, ça use,
Un kilomètre à pied, ça use les souliers.
Deux kilomètres à pied...

A partir de ce jour, Petite Mémé et les mamies sont devenues de grandes amies. Deux fois par semaine, elles se retrouvaient dans la petite maison.On les voyait sauter par une fenêtre, l'une après l'autre, lestes comme des cabris, puis pfft! plus personne! On se demandait où elles étaien passées! La grande mamie avait recommandé aux autres de ne pas parler de leurs balades, parce que ça risquait de faire jaser.L'ennui, c'est que la moyenne mamie ne savait pas tenir sa langue et elle en a assez dit, au fil des jours, pour que tout le monde soit au courant.
Il y avait, dans ce village, un boucher envieux et jaloux. Il s'est dit que Petite Mémé n'avait pas besoin d'une maison comme celle-ci, au carrefour des quatre saisons du monde et il a voulu l'acheter pour lui. Petite Mémé n'était pas du tout disposée à la vendre, mais il espérait arriver à la faire céder. Il allait la trouver tard le soir pour que personne ne le voie et il insistait, et il insistait! Il promettait de la reloger dans une villa, il lui offrait beaucoup d'argent. Elle a fini par lui répondre:
- Qu'est-ce que je ferais d'une villa et de beaucoup d'argent? je n'en ai pas besoin! Ce que je veux, c'est ma petite maison et que vous me laissiez tranquille!
Le boucher est reparti furieux, en se demandant comment la faire changer d'avis. Il s'est dit que s'il lui faisait peur, elle aurait peut-être envie de s'en aller.Alors un soir, il s'est mis un vieux drap sur la tête et il a traîné une grosse chaîne à vaches autour de la petite maison, en faisant:
- Hou! Hou! Je suis le fantôme! je suis le fantôme de la petite maison!
Et il secouait les volets et il traînait la chaîne le long des murs! Il croyait Petite Mémé tremblante de peur au fond de son lit. S'il avait su! Petite Mémé avait le sommeil profond. Elle dormait à poings fermés, son éventail ouvert sur sa table de nuit!
Par contre, quelqu'un d'autre avait entendu. C'était le facteur qui revenait de rendre visite à sa bien-aimée. Il est entré dans je jardin à pas de loup, pour voir d'où venait ce tapage et il a reconnu la voix du boucher. Alors, il est arrivé derrière lui sans bruit et il lui a allongé un bon coup de pied dans les fesses, en disant:
- Je vais t'aider, espèce d'épouvantail!
Le boucher, qui ne s'y attendait pas,est tombé en avant sur les marches du perron et il s'est fendu la lèvre. En épongeant le sang, il ronchonnait:
- Pourqupoi m'as-tu frappé comme un sauvage? Si on ne peut plus faire de blagues, à présent!
Mais le facteur lui a répliqué que des blagues de ce genre, ça ne se fait pas, et que s'il recommençait, il le prendrait par la peau du cou et le traînerait devant les gendarmes. Et le boucher est rentré chez lui complètement dégoûté!
Un an s'est passé comme ça. Un an, vous savez, ça passe vite, surtout dans un conte. C'était le printemps et un matin, le facteur a apporté une lettre à Petite Mémé. Elle l'a lue, puis elle a dit:" Je m'en vais. Ma petite-fille, qui habite un pays lointain, va avoir un bébé, et elle a besoin de moi pour le promener".
Et elle s'est mise à faire ses valises. Puis elle est allée chez le boucher pour lui proposer de lui vendre la petite maison, s'il la voulait toujours. Vous pensez bien, qu'il la voulait! Nuit et jour, il ne rêvait que de ça!Ils sont allés aussitôt chez le notaire. Et dès que Petite Mémé a été partie, le boucher s'est dépêché de prendre sa place.
Savez-vous la première chose qu'il a faite? C'est de sauter par la fenêtre de la chambre, celle de l'automne. Sa passion, c'était les trompettes de la mort, vous savez, ces petits champignons noirs qui poussent dans les bois et qui sont très bons, d'ailleurs. Il voulait aller en cueillir de quoi faire une bonne fricassée. Il a sauté une fois, deux fois, trois fois...Rien! Pas d'automne!Il restait dans le petit jardin printanier, parmi les salades et les radis. Il a essayé toutes les fenêtres, rien! C'était un homme têtu. il a sauté, sauté, il ne s'est arrêté qu"à la nuit tombée.Il s'est dit:
- Demain, je réussirai. Ce que faisaient les vieilles folles, je le ferai bien aussi! Et les jours suivants, il n'a pas ouvert sa boutique. Il a sauté, sauté, sauté.Il ne s'arrêtait que pour manger et pour dormir. Il se levait à cinq heures du matin, et jusqu'à minuit, il sautait.Un beau jour, il ne s'est même plus arrêté pour manger. Il transpirait! Il maigrissait! A la fin, il ne s'est même plus arrêté pour dormir. Et un matin, il est tombé sans connaissance sous la fenêtre.
C'est le facteur qui l'a trouvé en faisant sa tournée. Heureusement, il avait toujours dans sa poche un flacon de liqueur de marguilis que Petite Mémé lui avait donné. C'était pour le réconforter quand il était fatigué de pousser son vélo dans les montées. Un flacon bien pratique, je vous le dis en passant, car il restait toujours plein, même quand on avait bu. Le facteur a versé un peu de liqueur entre les dents du boucher, ça l'a ranimé tout de suite. Il s'est assis sur les marches en poussant de gros soupirs, puis il a dit:
- Tout ce qu'elles ont raconté, c'était des histoires! Regarde où ça m'a mené, de les avoir crues! J'en ai assez, Je m'en vais! Je ne resterai pas un jour de plus dans cette maudite maison! Si tu la,veux, je te la revends à moitié prix.
Le facteur était bien content. Il a dit oui, car il devait bientôt épouser sa bien-aimée et la petite maison lui plaisait beaucoup.
Le facteur et sa bien-aimée, quand elle est devenue sa femme, ont donc habité la petite maison. Un dimanche où ils regardaient la télévision, le film était idiot - oh! non, ça n'arrive pas souvent, mais ça arrive - la bien-aimée a dit:
- Et si on sautait par la fenêtre? Nous n'avons jamais essayé!
- Tu sais bien que ça ne marche pas, a répondu le facteur. Tu ne voudrais pas faire comme le boucher?
- Rien qu'une fois! a demandé la bien-aimée.
Ils ont sauté, l'un après l'autre...et ça y était! Ils étaient dans l'été! Et soudain, le facteur a tout compris. Ce n'était pas assez de passer par la fenêtre! Il fallait aussi avoir un coeur simple et ouvert! Celui du boucher était tortueux et fermé au cadenas! C'était pour ça qu'il n'avait pas trouvé le chemin!

Aux dernières nouvelles, le facteur et sa bien-aimée sont très heureux dans leur petite maison si bien située. Les mamies ont une santé de fer - le facteur leur apporte parfois en cachette des marguilis. De temps en temps, elles se disent l'une à l'autre:
- Tu te souviens, quand Petite Mémé était là, comme on s'amusait? Quel dommage qu'elle soit partie!
Mais c'est comme ça! C'est la vie qui va, qui vient, qui passe! Si elle restait immobile, la vie ne serait pas la vie!



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