Ca se passait dans des temps très anciens, quand les petites filles venaient encore dans les roses et les garçons dans les choux .C'était un bûcheron et sa femme qui s'appelaient Paulin et Pauline. Ils cultivaient dans leur jardin des rosiers et des choux, mais il ne leur venait aucun enfant. Le menuisier et sa femme, qui s'étaient mariés le même jour qu'eux, avaient déjà deux garçons. Et pendant ce temps, Paulin et Pauline attendaient toujours!
A force d'attendre et de se désoler, le bûcheron a fini par avoir une très vilaine idée. Une nuit sans lune, où il faisait noir comme dans la gueule du loup, il s'est glissé dans le jardin du menuisier et il a volé trois choux, qu'il a cachés sous sa veste et qu'il est vite allé repiquer dans son jardin à lui.
Et quelques semaines plus tard, ils étaient bien verts, les choux, ils commençaient à grossir. Il y en avait un qui s'arrondissait et Paulin se disait:
- Cette fois, ça y est, ce chou va nous donner un petit garçon!
Mais voilà qu'une nuit les lapins de garenne sont venus et ils ont rongé le chou! II n'en est resté que le trognon!
Quand il a vu ça, au matin, Paulin a été pris d'une rage folle:
- Ah! les lapins de garenne mangent mes choux! Eh! bien moi, demain, je mangerai du lapin de garenne!
Le soir, il a pris son fusil, il s'est caché sous le hangar et quand les lapins sont arrivés, Pan! Pan! Il a tiré sur eux! Comme il était maladroit, il n'en a tué aucun. Mais il y avait quand même, par terre, une petite flaque de sang.
Le bûcheron et sa femme avaient pour voisine la petite fée Myosotis, qui habitait un château dans les airs, au-dessus des prés, un château de cristal que, le jour, on distinguait à peine, mais qui resplendissait de mille feux, par les nuits de grand clair de lune. Le lendemain, à la première heure, comme Paulin et Pauline s'apprêtaient à déjeuner, la petite fée Myosotis est entrée et on voyait bien qu'elle n'était pas contente du tout.
- Paulin, mauvais homme! Sais-tu que tu as blessé gravement mon ami, le roi des lapins? Si je n'avais pas lavé ses plaies avec l'eau de ma fontaine miraculeuse, à l'heure actuelle, il serait mort!
- Ca, alors, c'est bien de sa faute! a dit Paulin. Comment pourrais-je avoir un petit garçon, si lui et sa famille mangent mes choux? J'espère leur avoir donné une bonne leçon et qu'ils n'y reviendront plus!
- Paulin, Paulin, a dit la fée, tu prends un mauvais chemin! Ta punition viendra! Tu auras l'enfant que tu mérites!
Et la petite fée Myosotis est repartie, encore plus fâchée qu'à son arrivée.
Il ne faut jamais fâcher une fée. Si vous en connaissez une, soyez toujours très gentils avec elle, sinon, vous auriez des ennuis! Mais...pouquoi est-ce que je vous dis ça, moi? Comme si je savais pas que vous êtes polis et gentils avec tout le monde! ...Paulin, lui, ne craignait pas la fée Myosotis. Elle était toute mignonne, toute menue, et il l'avait toujours connue. Il a eu vite oublié ses paroles. Il surveillait les choux et, dans le plus gros, il lui avait semblé apercevoir comme une touffe de cheveux. Il s'est remis à espérer. Et un matin, il a trouvé le chou ouvert et dedans...Ah! dedans, quel malheur! Au lieu du bébé garçon qu'il attendait, il n'y avait qu'un pauvre petit poupon de tissu, avec des cheveux de laine! Il était tellement déçu qu'il a eu envie de le jeter n'importe où, ni vu ni connu...un jouet abandonné... Mais il n'a quand même pas osé. Il l'a tendu à Pauline sans dire un mot et elle a compris tout de suite. La fée avait dit: " Tu auras l'enfant que tu mérites." Au lieu de lui faire des reproches, elle a essayé de le consoler:
- Oh! le superbe poupon! Je vais le ranger dans l'armoire. Quand nous aurons une petite fille, elle sera rudement contente d'avoir un si beau jouet ! Peut-être qu'il nous en viendra une l'an prochain! Nous allons planter d'autres rosiers!
En entendant ces paroles si gentilles, un grand regret est entré dans le coeur de Paulin en pensant aux bêtises qu'il avait faites et il s'est promis de ne plus jamais recommencer.
Il n'y avait plus qu'à attendre encore et c'est ce qu'ils ont fait. Un autre hiver est venu, puis un printemps, où ils ont planté des rosiers, et un été, et un automne.
Un jour où Pauline était toute songeuse, devant la fenêtre, son tricot sur les genoux, la petite fée Myosotis est passée et lui a demandé à quoi elle pensait.
- A peu de chose, a dit Pauline. Je me demandais ce que je nous ferais à manger demain.
- A ta place, a dit la petite fée, je ferais cuire des choux de Bruxelles. Vous en avez de beaux, dans le jardin.
Pauline n'a pas voulu la contrarier Elle a posé son tricot et elle a pris un panier pour aller cueillir les choux. C'était vrai qu'ils avaient beaucoup poussé en un rien de temps. L'un des pieds avait trois bourgeons tellement gros qu'ils pouvaient faire un repas à eux tout seuls! Elle a cueilli le premier bourgeon...Et qu'est-ce qu'il y avait dedans?... Un petit garçon! Elle a cueilli le deuxième...et qu'est-ce qu'il y avait dedans? Un autre petit garçon! Et dans le troisième? Encore un petit garçon! Ils étaient petits mais jolis! Elle n'en avait jamais vu de pareils! Elle est rentrée chez elle folle de joie, avec son plein panier de bébés! Et quand elle a poussé la porte de la chambre, trois berceaux les attendaient et il y avait sur le lit trois piles de jolie layette. Elle a envoyé le chien chercher Paulin dans la forêt, et ce soir-là et cette nuit là, Paulin et Pauline n'ont pu ni manger ni dormir, tellement ils étaient heureux!
Ils sont allés remercier la fée Myosotis - vous l'avez deviné, c'est à elle qu'ils devaient leur bonheur - et lui ont demandé d'être marraine. Et dans les années qui ont suivi, il leur est encore venu deux petites filles, une dans une rose rouge, l'autre dans une rose blanche. Paulin était devenu le meilleur des hommes et le plus gentil des voisins, toujours prêt à rendre service. Et toute la famille a vécu dans le bonheur.
Beaucoup plus tard, les bébés ont abandonné les choux et les roses. Côté confort, ça laissait trop à désirer! Ils ont décidé de pousser tout doucement, bien au chaud, bien à l'abri, dans le corps de leur maman, et tout le ,monde a trouvé que c'était bien plus pratique!


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