II y avait bien, comme un peu partout, quelques olibrius qui prenaient plaisir à pourrir, autour d'eux, la vie des gens. Mais c'était, dans l'ensemble, une ville tranquille. Dans cette ville tranquille, le square des Tilleuls était particulièrement joli, propre et calme. Surtout l'immeuble 3 où les enfants étaient bien élevés, saluaient les voisins, leur tenaient la porte du hall, ne crachaient jamais dans les parties communes et jetaient toujours leurs emballages de bonbons et de gâteaux à la poubelle. L'immeuble 3 du square des Tilleuls, c'était un très bon immeuble., c'était presque le paradis. Sauf...
Sauf que l'air de rien, sous l'aspect trompeur d'une dame qui se faisait appeler madame Olga, au premier étage, face à l'aire de jeux, épiant constamment les enfants d'un oeil soupçonneux et sévère, vivait un dragon!
Personne n'avait l'air de s'en douter. Seule, Mamie Alice l'avait percé à jour. Elle avait confié à son amie Blanche - à mi-voix - mais Tess et Paul avaient très bien entendu : "Madame Olga? Ce n'est pas une femme, c'est un dragon"! Tess en avait éprouvé un choc, car elle avait aussitôt eu l'impression qu'elle l'avait toujours su sans oser se le dire! Un dragon, mais oui! Malgré son sourire mielleux et ses belles paroles, au début, quand elle faisait l'aimable avec les nouveaux locataires, Tess avait lu clairement dans le regard cruel de ses petits yeux perçants, qu'elle avait envie de la dévorer! Elle en avait peur! Devant elle, elle se sentait toute raide, comme gelée! Bien sûr! madame Olga, c'était un dragon déguisé en dame!
Mamie Alice gardait son petit-fils Paul le mercredi et le soir après la classe, en attendant que sa maman rentre du travail. Elle avait accepté de garder aussi Tess. La maman de Tess disait que Mamie Alice portait la bonté sur sa figure, que c'était quelqu'un d'extraordinaire, une nounou comme on n'en fait plus, qu'on avait bien de la chance de l'avoir trouvée et Tess était tout à fait de son avis. Mais la chance, voyez-vous, c'est comme le bonheur, qui est rarement sans nuage. Mamie Alice habitait l'appartement juste à côté de celui de la prétendue madame Olga. Et pour Tess, c'était ça, le gros nuage!
Il avait bien fallu faire avec! Seulement, pas question de monter l'escalier en courant, de parler un peu fort sur le palier, de claquer la porte si peu que ce soit! Sinon madame Olga surgissait de son appartement tout en furie, la bouche pleine de paroles méchantes, et Tess était presque certaine, à ces moments-là, de lui voir cracher de la fumée et des flammes!
Mamie Alice gardait son calme et son sourire. Elle lui portait même, de loin en loin , un morceau de la tarte aux poires et au chocolat qu'elle réussissait si bien. Mais Tess trouvait difficile de vivre si près d'une personne toujours fâchée. Et Paul, malgré les airs fanfarons qu'il se donnait, n'aimait pas ça non plus!
Et puis - ça devait arriver! -il y a eu la goutte d'eau qui fait déborder le vase! Un après-midi où ils sortaient de l'appartement en riant, pour une promenade avec Mamie Alice, madame Olga a jailli de chez elle comme un diable de sa boîte en grondant:
- Vous pourriez les élever mieux, ces enfants, madame Alice! Leur apprendre à ne pas faire de bruit, à respecter les voisins! De petits sauvages!(elle adorait ce mot) ,voilà ce que vous en faites!
- Oh! ils vous ont dérangée en riant! a dit aimablement Mamie Alice. Excusez-les, madame Olga, ils ne riront plus! Mais respirer...ils peuvent? ça ne vous dérangera pas trop qu'ils respirent?
Madame Olga l'a fusillée du regard:
- Vous n'êtes pas intelligente, madame Alice!
Elle est rentrée, et elle a repoussé sa porte avec fracas. Les murs en ont tremblé.
- Eh! bien, a seulement dit Mamie Alice! pour quelqu'un que le bruit dérange!
C'est au retour, quand ils ont été tous les deux dans la pièce qui leur servait de salle de jeux, que Paul a dit à Tess:
-Ce dragon, tout de même, il faudrait bien nous en débarrasser!
- Oh! oui, a répondu Tess! Il le faudrait, mais comment faire?
- Dans les contes, quand des dragons vivaient encore sur terre, des garçons intrépides leur tranchaient la tête d'un coup d'épée, et après, les princesses voulaient absolument les épouser en récompense. Est-ce que tu m'épouserais, si je lui coupais la tête avec mon épée en plastique, comme ça: Tchoc!
- M...oui! je veux bien t'épouser. A condition quand même que tu cesses de manger la pâte à tartiner en plongeant ton doigt dans le pot, comme tu le fais quand Mamie Alice a le dos tourné! je trouve ça un peu dégoûtant!
- Les princesses, elles, ne mettaient pas de conditions! Elles étaient bien trop contentes d'être débarrassées du monstre!
- Oui, moi aussi, je serais bien trop contente! Mais tu te rends compte? Tu ne peux pas lui trancher le tête pendant qu'elle est une dame!
- Non, bien sûr que non! Mais peut-être que la nuit elle redevient dragon. Si c'est le cas, je m'introduirai chez elle et je la terrasserai. C'est comme ça que ça se dit : "terrasser le dragon"!
Tess a secoué la tête:
- Je ne crois pas qu'elle redevienne dragon la nuit. A mon avis, c'est un enchanteur du pays des dragons qui l'a métamorphosée en dame pour la punir de quelque chose et elle restera madame Olga jusqu'à la fin de sa pénitence.
- C'est possible! Viens, je vais poser une question à Mamie Alice. "Mamie, as-tu déjà vu madame Olga la nuit?"
- Oui, a dit Mamie Alice. Au début de l'année, une chaudière s'était mise à ronfler, une nuit, dans le local et madame Olga est venue sonner chez moi, car elle croyait que c'était la mienne. En fait, c'était celle des voisins du fond.
- Et comment était-elle, madame Olga?
- Comme d'habitude! Enervée car elle n'arrivait pas à dormir et en plus elle avait peur que ça explose. Pourquoi me demandes-tu ça?
- Une idée qui m'est passée par la tête! Elle est tellement bizarre! La nuit elle aurait pu être...je ne sais pas, moi,...un chien, par exemple!
- Elle aurait pu, a dit Mamie Alice en riant. Mais non! Elle était une madame Olga tout ordinaire!
-Tu avais raison! a dit Paul à Tess en retournant dans la salle de jeux. Et ce n'est pas drôle! ça veut dire qu'il faudra la supporter encore longtemps!
Tout de même, le mercredi suivant, il a apporté son épée en plastique. Comme ça, si une occasion se présentait, ils étaient parés. Tchoc!

La vie a continué. Madame Olga semblait de plus en plus revêche: elle répondait à peine à leur bonjour. Mais le hasard, qui fait si bien les choses, travaillait pour eux. Il a fait découvrir à Paul, dans un catalogue que sa maman venait de recevoir, un appareil extraordinaire. Vous savez quoi? Le repousse -chiens! Ca met en fuite les chiens hargneux ou seulement turbulents qui viennent tourner autour de vous et vous gêner. Quelle invention magnifique! Ca marchait peut-être aussi pour les dragons? Il a cherché sur internet et il a trouvé un site où ces engins étaient appelés "repousse-animaux". Donc, oui! Pas de doute, ça marchait pour les dragons!
Tess a trouvé ça gé-nial! Ils en prendraient un puissant, à cent euros ou plus. Ils l'actionneraient à chaque fois qu'ils passeraient devant l'appartement de madame Olga. Ils le maintiendraient le plus longtemps possible devant le trou de la serrure. Ce qui était super, c'est que ça ne pouvait pas lui faire de mal; seulement l'incommoder et la pousser à déménager. Les dragons avaient beau être de très méchantes bêtes, l'idée de lui trancher la tête avait déplu à Tess. De nos jours, il y a des choses qui ne se font plus. Et puis, ce dragon là, il était en même temps madame Olga. Un dragon à-moitié humain, ça changeait tout! Non! On ne pouvait pas recourir à une solution sanglante! Un repousse -chien, il n'y avait rien de mieux! Ils ont compté l'argent de leurs tirelires. Paul avait 27 euros et Tess 34. Après Noël ils pourraient en acheter un tout à fait bien. Ca ne faisait plus que quelques mois à attendre!

Halloween approchait et les a occupés. Mamie Alice a fouillé dans le placard et en a sorti de vieilles étoffes: noires, rouges, grises. Il avait été convenu avec les mamans que Tess serait déguisée en sorcière et Paul en diable. Ce serait bien plus amusant que les maquillages de l'année passée! Mamie Alice s'est mise au travail et son amie Blanche est venue l'aider. Dès le premier essayage, les enfants se sont trouvés superbes. Paul surtout était fou de joie; il ne pouvait pas s'empêcher, une fois revenu dans la salle de jeux, de sauter et gesticuler en poussant- pas trop fort- son cri de guerre. Mais tout d'un coup, il s'est interrompu et a pris le bras de Tess:
- Tess! Tess! J'y pense, l'an dernier, madame Olga ne nous a rien donné, pour Halloween! Elle n'a pas répondu, quand nous avons frappé chez elle! Si cette année elle ne nous donne rien, nous devons lui jeter un sort!
- L'ennui, c'est que ce ne sera pas un vrai sort! Je ne serai ,pas une vraie sorcière ni toi un vrai diable!
- Bien sûr que si, ce sera un vrai sort! A cause d'Halloween! Halloween, c'est la nuit où les gens de l'au-delà ont le droit de revenir sur terre. Et c'est pour les accompagner et les honorer que les enfants quêtent des bonbons. Tu le sais bien, mon père nous l'a expliqué! On peut lui faire confiance, à mon père, quand même! Il sait presque tout, il est prof! La formule d'Halloween, c'est " Des bonbons ou un sort"! Donc, les enfants, ce soir-là, peuvent jeter un sort! Et le nôtre ne sera pas méchant! Nous dirons, par exemple:" Madame Olga, nous vous jetons un sort. Retournez vite au pays des dragons"! Peut-être même qu'au fond, ça lui rendra service. Si ça se trouve, c'est dur, pour elle, d'être une dame!
Comment résister à des arguments pareils? Paul était souvent agaçant. Même très, très agaçant! Mais quel garçon intelligent, il fallait bien le reconnaître!
Le grand soir d'Halloween, ils étaient si contents, excités et impatients qu'ils en avaient oublié madame Olga. Mais la première chose qu'ils ont vue en sortant, quand Mamie Alice les a autorisés à aller frapper chez les gens de l'immeuble a été le papier scotché sur la porte d'à côté:
Sonai pas
jépa de sucrerit
( que voulez-vous, les dragons n'apprennent pas l'orthographe)! Alors Paul a pointé sa fourche et Tess son balai vers l'appartement et le coeur battant, ils ont jeté leur sort. Après quoi, tout soulagés, ils ont commencé leur quête.

Peu de jours après, quelqu'un a dit dans le groupe qui ramenait les enfants de l'école: " Etes-vous au courant? Il paraît que madame Olga est sur le point de déménager". Non, personne ne le savait. Il se dit tant de choses...ce n'était peut-être pas vrai!
Mais le lendemain, le camion d'un brocanteur a stationné devant l'immeuble. On vidait l'appartement de madame Olga. Dans l'après-midi, elle est descendue avec sa valise à roulettes et elle a pris un taxi qui l'attendait devant la grille. Elle est partie sans dire au revoir à personne.

C'était la surprise! Où était-elle allée et pourquoi? La dame du bazar, qui était vaguement son amie, a dit qu'elle était retournée dans son ancien pays, à l'est, comment s'appelait-il déjà? un nom compliqué...Elle y avait hérité d'une petite maison. C'était pour régler ses affaires, qu'elle était restée longtemps absente, cet été.
- Mais elle ne parlait jamais de son ancien pays! Elle disait qu"elle passait ses étés chez sa soeur à Béthune!
- Une soeur de Béthune qu'on n'avait jamais vue! C'était normal, ça, qu'elle aille toujours chez sa soeur et que sa soeur ne vienne jamais? Elle disait n'importe quoi, oui, elle se moquait de nous!
- Elle voulait tout régenter! Elle donnait des leçons à tout le monde... Ce n'était pas la peine de partir en cachette, on se passera bien d'elle!
Paul et Tess écoutaient ces propos bizarres de grandes personnes. Eux, voyaient madame Olga à l'entrée d'une grotte creusée dans une haute montagne. Elle avait un corps brun couvert d'écailles, une longue queue de dragon, de grandes ailes transparentes qui lui faisaient comme un manteau quand elle les soulevait un peu, des griffes longues comme ça!
- Peut-être même elle a plusieurs têtes a suggéré Tess.
- Oh! non, a protesté Paul. Elle n'avait pas assez de cervelle pour plusieurs têtes! Mais ça ne fait rien, elle ne doit pas être jolie, jolie!

Dans l'immeuble 3 du square des Tilleuls, l'air et les coeurs étaient plus légers, malgré l'automne. Il arrivait qu'on se poursuive en riant dans l'escalier, on mettait la musique un peu plus fort, Paul ne se retenait plus de pousser parfois son cri de guerre. Un jour, il a demandé:
- Toi, Mamie Alice, le sais-tu au juste, où est madame Olga?
- Non, a dit Mamie Alice. Elle disait du vrai et du faux. Elle n'aimait pas qu'on connaisse sa vie. Elle brouillait les pistes. Mais qu'elle soit ici ou là, ça ne nous regarde pas! Souhaitons-lui seulement d'être heureuse là où elle est! Elle ne l'était pas, au milieu de nous!
Mamie Alice avait pris son ton sérieux et une ombre passait sur son visage. Les enfants se sont regardés...ils ont eu très envie de lui faire plaisir. Ils ont dit:
- Oh! oui, bien sûr, nous lui souhaitons d'être heureuse là où elle est!
Ils le savaient bien, elle ne changerait jamais leur Mamie Alice! Elle était comme ça: tellement gentille qu'elle avait pitié même des dragons!


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