Peut-être n'allez-vous pas me croire...je n'en serais pas étonné! Tel que vous me voyez-là: superbe, allongé, haut sur pattes, le poil brillant, les yeux d'or pleins de rêve, élégant, racé, le plus beau des chats - c'est mon ami qui le dit - tel que vous me voyez, donc, j'ai été chat des rues. J'ai eu faim, j'ai eu soif, j'ai connu toutes sortes de dangers.
Je suis né sur un sac pas très propre, mais c'était mieux que le béton, dans la cave d'un magasin qui venait de fermer. Par chance, il manquait un carreau à la fenêtre. Mes deux frères et moi, nous avons donc eu un bon abri pour nos premiers jours de vie. Quand nous avons commencé à courir partout, Maman nous a pris chacun à notre tour par la peau du cou et transportés dans la rue. Entre le trottoir et l'arrière des magasins, il y avait des arbustes bien touffus où nous cacher. Nous avons commencé à découvrir le monde. Il était clair et beau. Les commerçants d'à côté nous ont repérés; c'étaient de bonnes âmes; ils nous ont installé un carton où Maman se couchait pour nous allaiter et où nous pouvions rester tranquilles quand elle s'en allait chercher sa nourriture. Des gens passaient sans nous voir. Mais un jour une dame s'est arrêtée et a regardé longuement sous les arbustes. Elle est partie, puis elle est revenue peu après avec de la nourriture qu'elle a posée à côté du carton. Quelle fête quand Maman a découvert le cadeau! Elle n'en a pas laissé une miette! Et tous les jours, vers la même heure, la dame revenait nous apporter de la pâtée. Elle restait un moment à nous parler doucement, gentiment. Maman a pris l'habitude de l'attendre. Aucun de nous ne s'enfuyait plus à son approche. Grâce à elle, nous étions presque heureux pour des chats errants.
Mais voilà! Il y a eu le chien!

Un chien que son maître ne tenait pas en laisse! Tout à coup, sa grosse truffe renifleuse est apparue au-dessus de nous. Maman s'est dressée, toute hérissée. Elle a craché et lui a allongé un coup de griffes. Le chien a couiné, mais le museau revenait, alors Maman a sauté sur le trottoir et a couru, le chien à ses trousses, elle a couru et ouf! elle a réussi à disparaître dans la cave. L'instant d'après, le chien parti avec son maître, elle est ressortie, elle nous a cherchés, elle nous a comptés, elle nous a léchés, elle avait eu très peur!
Passer dans notre rue,le chien fouineur, il en a fait son habitude. Quand elle le voyait arriver, Maman se glissait sur le trottoir pour qu'il la poursuive et ne s'en prenne pas à nous. Elle lui échappait comme elle pouvait. Mais l'endroit n'était plus sûr, nous avons déménagé.

Maman connaissait bien le quartier. Elle nous a trouvé un petit terrain tranquille, à l'abri des chiens. C'était dans l'enceinte d'une école, derrière la maison du gardien et la cantine. Il y avait là une allée gravillonnée, une pelouse assez étroite avec des arbrisseaux et des massifs de fleurs, et bordée sur toute une longueur par un parking souterrain, dont le mur, à mi-hauteur, se continuait par une grille. On pouvait facilement s'y réfugier. Nous l'avons visité aussitôt, mais nous nous sommes enfuis très vite, car les gens venaient chercher leur voiture pour aller au travail, ça faisait beaucoup de bruit, nous avions peur.. Nous sommes restés longtemps blottis dans un massif. Quand nous nous sommes décidés à visiter notre nouveau domaine, prudemment, vous pouvez me croire!nous avons eu une délicieuse surprise: sous un petit arbre aux branches basses, nous a vons découvert une assiette pleine de nourriture. A quatre, nous l'avons vidée en un éclair!
Le soir venu, nous avons vu que le parking avait un autre locataire, un matou à l'air pacifique. Nous nous sommes installés loin de lui pour ne pas le gêner. L'assiette sur la pelouse, c'était pour lui qu'elle avait été mise. Le jour suivant, il y est passé avant nous et n'a presque rien laissé. Nous, les petits, nous n'étions pas à plaindre, nous avions le lait de notre maman. mais elle, la pauvre, ce jour-là elle a fait carême. Les chats errants font carême plus souvent qu'à leur tour!
Par je ne sais quel miracle, très vite, une deuxième assiette est arrivée. Il y a bien eu, par- ci, par- là, des jours où elle restait vide. Ce n'était pas trop grave car nous avions trouvé les poubelles et l'avantage était que ces jours-là, nous pouvions fureter partout, il n'y avait personne dans la cour. Maman s'absentait de plus en plus longtemps. Nous, nous partions à la découverte des environs. Le soir, fidèlement, quand les voitures étaient rentrées, nous nous retrouvions dans le parking. je pensais bien rester là, tranquille, jusqu'à devenir un chat adulte, mais c'était trop beau pour durer! Un couple de corneilles s'est mis à fréquenter notre petit jardin, et plusieurs fois, Maman a dû les chasser de notre assiette. Un jour où je me promenais, seul, sur la pelouse qui longeait l'école, une des corneilles est venue se poser devant moi. L'instant d'après, l'autre était là. Elles me fixaient, toutes les deux, je n'osais plus faire un pas en avant. J'avais beau me hérisser et cracher, ça ne les impressionnait pas. Elles attendaient le moment de se jeter sur moi. C'est alors que quelqu'un, sur le trottoir a tapé dans ses mains en criant:
- Ho! les corneilles! Allez-vous laisser ce chat!
Elles ont fait, chacune, un petit vol de côté, alors j'ai foncé et j'ai couru, j'ai couru, j'ai couru! je me suis faufilé sous un portillon, je l'avais vu de loin, il m'a à peine ralenti. J'ai couru, j'ai couru, J'ai failli passer sous les roues d'un cyclomoteur, j'ai couru, couru, couru, j'étais mort de peur. J'ai sauté par-dessus un ballon qui roulait vers moi. J'arrivais dans un espace vert avec un énorme buisson d'arbustes. J'ai filé droit sur lui, des branches m'ont fouetté, j'ai poussé jusqu'au milieu du buisson, et là, je me suis écroulé, mon coeur allait lâcher!
Je suis longtemps resté affalé dans ma forteresse végétale. je n'entendais pas de croassements, peut-être les corneilles ne m'avaient-elles pas suivi jusque là. Peu à peu, j'ai retrouvé mon calme. je me suis demandé si j'allais essayer de retourner à notre parking, mais rien que de penser aux corneilles, je me sentais mal. J'ai décidé que je coucherais là. Plus tard, le soir, je suis sorti avec précaution pour examiner les lieux. C'était une grande pelouse, traversée par une allée de marronniers et une piste cyclable, avec, plus bas, un autre gros buisson. De chaque côté, il y avait des maisonnettes avec des jardins. Je suis parti à la recherche des poubelles. Je n'ai pas mangé grand'chose, ce soir-là, mais j'étais vivant!
Le lendemain, j'ai abandonné définitivement l'idée de rejoindre ma famille. J'étais presque sevré, je pouvais vivre seul. J'ai adopté le buisson.
Ca n'a pas été la meilleure époque de ma vie. La nourriture était rare et, quand il pleuvait trop, il me fallait chercher un autre abri Je devais aussi choisir mes moments pour sortir, à cause des chiens que leurs maîtres lâchaient et qui couraient partout. J'y ai vécu tant bien que mal ma vie difficile de chat sans logis. J'ai souvent couru, j'ai souvent jeûné.

Et puis, un jour, quelqu'un s'est intéressé à moi. Il est venu tourner autour du buisson en me parlant doucement. Bien sûr, je ne suis pas sorti! Mais il est revenu et bientôt il m'a apporté de la nourriture et de l'eau. Il poussait les barquettes le plus loin possible dans le buisson, pour que les chiens ne les trouvent pas. Je me suis habitué à lui. Il venait tous les soirs. J'étais pressé de le voir arriver. Il est devenu mon ami. Un jour, j'ai accepté une caresse, puis, je me suis frotté à ses jambes. Il a fini par me dire:
- L'hiver va arriver, Chaton! Tu ne vas quand même pas le passer dans ton buisson!
Et un soir, il est venu avec un panier à chat qu'il a posé par terre. Dedans, ça sentait bon le bifteck haché. J'y suis entré, il a fermé la porte et c'est comme ça que mon ami m'a emmené chez lui.
Oh! je n'étais pas très fier, les premiers jours! Je me méfiais; mais mon ami était si gentil! il me caressait et me donnait de si bonnes choses! Quel bonheur! J'avais toujours l'estomac plein!
Il m'a appelé Chamboule. Il faut dire que lorsque je passais sur les meubles - ou dedans,car je faisais intimement connaissance avec l'endroit - beaucoup de choses tombaient! Ce n'était pas de ma faute! je crois qu'elles avaient peur de moi! Maintenant, elles commencent à s'habituer!
Nous avons été heureux, mon ami et moi. Et puis , soudain, de mauvais jours nous sont tombés dessus sans crier gare! Il allait perdre son travail. Il l'a perdu. Il était triste et préoccupé. Oh! il ne me laissait manquer de rien, mais il ne me faisait plus aussi souvent jouer avec mon lacet, et même quand il me caressait, je sentais bien qu'il avait l'esprit ailleurs. Il m'avait dit:
- Mon pauvre Chamboule, qu'allons-nous devenir? J'ai bien peur qu'avant longtemps nous ne soyons à la rue, toi et moi!
Une visite lui a rendu son sourire. Au moins pour un moment. Il avait pris un billet de tombola à des gens qui aident les animaux en détresse, il avait gagné et une dame lui apportait son lot. C'était un maneki-neko.

Un maneki-neko? Mon ami n'avait jamais entendu parler de ça! On n'est pas obligé de tout savoir! C'était un porte-bonheur japonais. Une jolie statuette en porcelaine, représentant un chat assis, qui lève une patte à la hauteur de son oreille. Il paraît que les Japonais les mettent dans leurs magasins et leurs maisons pour attirer la fortune. Mon ami a dit que c'était bien la chose dont il avait le plus besoin en ce moment et il l'a posé sur le plus haut rayon de l'étagère à livres. Puis, il s'est tourné vers moi:
- Et je compte sur toi, Chamboule, pour ne pas me le casser!
Evidemment, que je n'allais pas le casser! J'étais bien trop soulagé de nous voir tirés d'affaire! Je pensais que le lendemain, mon ami allait rentrer tout content, avec des billets plein les poches!
Eh! bien, pas du tout! Il était toujours aussi soucieux. Et les jours qui ont suivi, c'était pareil. Nous avions beau attendre, la fortune n'arrivait pas!
Il commençait à m'agacer, le machin- chose, en haut de son étagère! Il s'était mis en grève, ou quoi? Il ne se plaisait pas chez nous? Il m'avait tout l'air d'un bon à rien! J'ai patienté, j'ai patienté, mais il est arrivé un moment où je ne pouvais plus y tenir. J'y suis allé, sur le rayon du haut. Je l'ai reniflé, il était tout froid et il ne sentait même pas le chat. Je lui ai dit que ça ne pouvait plus durer comme ça! Que c'était bien beau de rester la patte en l'air comme un gros nigaud, mais qu'il devait se décider à faire son travail, sinon, il aurait affaire à moi!
Voilà! Il était prévenu! J'ai sauté de l'étagère. Que s'est-il passé, je ne sais pas, toujours est-il qu'il a sauté avec moi et crac! je l'ai vu là, par terre, en trois morceaux! Catastrophe! Désastre! Cassé, le maneki-neko! C'était la fin du monde! je me suis fourré sous le divan et j'ai dormi!

Le bruit de la clé m'a réveillé, mais je suis resté dans ma cachette.Mon ami s'étonnait de ne pas me voir. Il m'a appelé plusieurs fois : " Chamboule! Chamboule! Chamboule!" Puis sa voix est devenue inquiète: " Chamboule! Où es-tu? Tu n'es pas malade?". Enfin, il a vu et je l'ai entendu rire:
- Ah! c'est ça! Tu as encore fait un exploit! Espèce de maladroit! Allez, montre-toi, va, ce n'est pas grave!
Mon ami a la bonté dans le coeur. Il a ramassé les morceaux et les a mis dans un tiroir. J'ai fini par sortir. Après m'avoir caressé, en me disant des mots gentils, comme d'habitude, il m'a servi mon dîner, comme d'habitude. Mais je n'ai pas pu le finir.
Dès mon arrivée, mon ami avait installé mon panier, avec un coussin par-dessus, devant la porte du balcon. Comme nous sommes au premier étage, ça me fait un bon poste d'observation, d'où j'aime à regarder la rue. J'ai pris une grande décision: celle de m'y installer pour faire moi- même, lorsque je serais seul, le maneki-neko. Comme ça, si la fortune venait à passer, elle me verrait sûrement, pour peu qu'elle lève un peu les yeux, et saurait que nous l'attendions. Je me suis assis sur le coussin et j'ai levé la patte droite. C'était dur, je devais souvent m'arrêter pour me reposer, mais j'ai tenu bon. J'ai tenu bon plusieurs jours, peut-être une semaine.Et moi, je ne l'ai pas remarquée, la fortune, mais elle, elle a de bons yeux et elle m'a vu!

Je l'ai su, ce soir-là, rien qu'à la façon dont mon ami a ouvert la porte. Ensuite il est entré rayonnant, il m'a pris dans ses bras et m'a fait tourner en disant:
- Chamboule! ça y- est, Chamboule, la chance est avec nous!
Il avait retrouvé du travail. Enfin, presque! C'était une histoire incroyable:
Il traversait le vieux parc quand il avait entendu des cris de femme, et un homme cagoulé s'était presque jeté dans ses jambes, emportant un sac à main. Mon ami lui avait sauté dessus, le lui avait fait lâcher et l'avait redonné à la dame. Il voulait appeler les pompiers, mais elle n'avait pas été molestée, elle était simplement tremblante et choquée. Elle lui avait demandé d'appeler plutôt son fils et de l'accompagner pour prendre un thé au bar d'en face en l'attendant. Le fils arrivé, mon ami s'était levé pour partir, mais la dame avait voulu qu'ils prennent ensemble un autre thé. Ils avaient fait connaissance. Le fils tenait une grande librairie dans une ville voisine et il avait besoin d'un nouveau vendeur. Mon ami semblait avoir le profil qui convient, ils avaient rendez-vous le lendemain.
- Tu vois, disait mon ami, c'est vraiment un coup de veine! Même en morceaux, il fonctionne, le maneki-neko!
Pauvre de moi! Il croyait que c'était l'autre qui avait tout fait! Je le regardais, j'avais le coeur navré, je m'étais donné tellement de mal! Je le regardais, et brusquement j'en ai pris mon parti. Tant pis, s'il ne se doutait de rien! Qu'il soit heureux! C'était ce que j'avais voulu! C'était la chose la plus importante du monde!
Il avait retrouvé sa joie. Il était sûr que tout marcherait bien et tout a bien marché. ,Peu de temps après, il m'a annoncé qu'il était engagé pour de bon. Il n'arrêtait pas d'en soupirer d'aise. Il n'avait jamais demandé une grosse fortune, mon ami. Un peu lui suffisait!Après dîner, il a mis de la musique, a pris un livre et s'est assis dans le fauteuil. J'ai sauté sur ses genoux. Il m'a caressé en m'appelant son beau chat, son gentil chat, son chouette copain, son mini-frère à quatre pattes- il invente pour moi plein de noms de tendresse. Puis il m'a dit:
- Et tu sais, mon vieux Chamboule, le truc, là-bas, dans le tiroir, c'est de la blague!On fait semblant d'y croire pour s'amuser, mais ce n'est qu'un objet, sans coeur ni âme, comment aurait-il le moindre pouvoir? Je vais te dire, Chamboule, c'est toi, c'est toi tout seul, mon maneki-neko.
De bonheur, j'ai fermé les yeux. Mon ami, c'est le plus beau, le plus grand, le plus fort, le plus intelligent, le meilleur des humains. Il me caressait doucement. Je ronronnais. Dehors, j'entendais les grands souffles du vent, la pluie qui cinglait les volets. Mais chez nous, sous la lampe, il faisait beau et doux. Il fait merveilleusement beau et doux, quand on nous aime!


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