En ce temps-là, il y a longtemps, la petite maison un peu à l'écart du village, à côté du bois, était celle d'une grand-mère qu'on appelait Petite Marie. Elle avait quatre poules: Roussette, Bigarrée, Poule Noire, et la plus jeune, Cou Pelé - elle appartenait à cette race de poules qui n'ont pas de plumes sur le cou.
Elles étaient gâtées, ces quatre poules! Petite Marie les nourrissait en abondance de blé et de maïs; elle leur cuisait parfois des légumes; elle leur étalait de la salade verte; quand elle faisait un gâteau, elle leur en émiettait toujours une part en leur disant: " Régalez-vous, mes petites! ". Elle les laissait en liberté dans une grande cour herbue; elle tenait leur poulailler bien propre. Elles avaient une belle vie de poules et trois d'entre elles s'en rendaient compte. Seule, Cou Pelé n'était pas contente de son sort. Elle savait que la destinée des poules, c'est de passer à la casserole quand elles ne peuvent plus pondre, et ça, elle n'arrivait pas à l'accepter.
La sage et tranquille Roussette lui disait:
- On n'y peut rien changer! C'est écrit dans le livre de la vie depuis le commencement du monde! Tout a une fin! ça ne sert à rien de s'insurger! N'y pense pas! Profite plutôt des beaux jours que nous fait Petite Marie!
Cou Pelé lui trouvait des idées bien sottes! Elle se retenait de le dire , mais elle le pensait si fort que la bonne Roussette devait bien l'entendre! C'était un esprit rebelle, cette petite Cou Pelé!

Un jour d'été où les poules étaient sorties sur le chemin et avaient picoré jusqu'à l'orée du bois, où l'ombre était fraîche, Cou Pelé, en grattant la terre meuble a découvert une petite boîte rose. Elle l'a ouverte et elle est restée émerveillée. Dedans, il y avait une bague: une très jolie bague en argent, avec un chaton ciselé dans lequel était enchâssée une pierre superbe, aux mille reflets, irisée, chatoyante, qu'on aurait dit tombée de l'arc-en-ciel. Cou Pelé ne se lassait pas de la regarder: elle n'avait jamais rien vu d'aussi beau.
- Qu'est-ce que je vais en faire? s'est demandé la petite poule. Si je la donne à Petite Marie, bien sûr, ça lui fera plaisir. Mais elle ne la portera jamais, elle n'a pas d'occasions de sortir. J'ai envie d'aller l'offrir à la reine. On dit qu'elle est très bonne et très juste. Tout le monde l'aime. Elle seule est digne de la porter. On dit aussi qu'elle est très triste depuis la disparition du roi dans ce malheureux accident. Elle sera sûrement contente que quelqu'un lui fasse un si beau cadeau. Elle voudra m'offrir une récompense. Alors, je lui demanderai de ne pas passer à la casserole.
- Oh! s'est écriée la sage Roussette, je t'en prie, ne pars pas!Tu n'imagines pas à quel point le monde est dangereux! Tu n'arriveras jamais chez la reine! Ne pars pas, reste avec nous!
- C'est quand même une belle idée, a dit Poule Noire, et j'aurais aimé l'accompagner! Mais je ne peux pas, j'ai trop peur!
- Moi aussi, j'ai peur! a dit Bigarrée. Ne pars pas! Le palais est trop loin pour nos petites pattes!
Elles pouvaient bien dire tout ce qu'elles voulaient, Cou Pelé n'en faisait jamais qu'à sa tête! Elle a mis la petite boîte sous son aile et elle est partie.

Elle a marché d'un bon pas toute la journée, contente du plaisir qu'elle allait faire à la reine. Mais quand les ombres du soir ont commencé à s'allonger, elle s'est mise à penser qu'il lui faudrait un abri pour la nuit. Elle était au milieu d'une grande plaine cultivée et pas un arbre, pas un arbuste où se jucher! Elle s'est arrêtée pour picorer quelques graines dans un champ qui venait d'être moissonné, puis elle est vite repartie, malgré ses pattes raides qui lui faisaient mal. Elle marchait et toujours pas d'arbustes, pas de haies. La nuit est arrivée. La petite poule n'y voyait plus rien. Elle est entrée dans un champ de maïs et s'est tapie là. Elle a juste eu le temps de se dire qu'elle risquait fort de se réveiller entre les dents pointues d'un renard ou d'un blaireau, de voir passer dans sa tête l'image de Roussette, puis elle est tombée dans le sommeil comme on tombe dans un trou!

Le lendemain, les premiers rayons du soleil l'ont réveillée. Elle était vivante! Vivante, mais avec des pattes qui avaient du mal à la porter, quand elle s'est levée pour sortir du champ! Elle a débouché sur le chemin d'où une pie s'est envolée puis s'est reposée aussitôt en la voyant. La pie a demandé:
- Que fais-tu donc si loin des maisons? Un renard t'avait prise et tu as réussi à lui échapper?
Cou Pelé a pris un air important:
- Non! Je suis partie chez la reine. J'ai quelque chose à lui remettre qui lui fera grand plaisir! Dis-moi, je vais bien dans la bonne direction?
- " Oui " a répndu la pie- elle était impressionnée! " Marche toujours vers le soleil levant. mais tu sais, c'est loin! Tu n'es pas près d'y arriver"!
- N'importe! Je mettrai le temps qu'il faudra. Merci du renseignement!
Et courageusement la petite poule est repartie.
Elle a marché des jours et des jours. Elle marchait et elle s'habituait, elle apprenait. Elle ménageait ses forces. Elle se cachait quand elle voyait au loin des gens ou des chiens. Une nuit où elle dormait perchée dans un chêne, elle a été réveillée par le cri d'une effraie en chasse.. Aussitôt, elle a entendu comme un frôlement qui montait, qui montait vers elle. Alerte! Sa dernière heure était-elle arrivée? Elle s'est dressée en battant des ailes et en gloussant; elle a essayé un petit vol de côté, un autre, encore un autre. Elle avait peur, elle ne savait pas trop ce qu'elle faisait. il y a eu un grand bruit de branches; des corbeaux,, dérangés, se sont envolés en protestant. La bête qui grimpait a dû prendre peur, elle aussi.. Elle s'est laissé glisser au bas de l'arbre et s'est enfuie. C'était une fouine qui avait pensé faire son dîner de la petite poule. Elle lui avait échappé de justesse. Cou pelé n'a pas pu se rendormir. Elle s'est rendu compte que chaque nuit elle était en danger. Roussette avait peut-être raison: elle n'aurait pas dû partir. Mais c'était fait! Elle n'allait pas retourner en arrière!
- J'arriverai chez la reine! Il faut que j'y arrive! s'est dit la petite poule. Ce soir, la chance était avec moi. Peut-être qu'elle ne me quittera plus!
Au matin, quand elle est repartie, elle était pleine de confiance.

Elle marchait. Un pas après l'autre, elle marchait, la vaillante petite poule! Et voilà qu'un jour, elle est arrivée devant une rivière.
- Je vais au palais royal; est-ce que j'en suis loin? a demandé Cou Pelé à une tourterelle en train de se désaltérer.
- A vol d'oiseau, pas tellement loin! a répondu la tourterelle. Mais toi, tu ne sais pas voler, ou si peu! Tu vas être obligée de faire un grand détour vers le nord pour trouver un pont. Ensuite, tu repartiras un peu en oblique et je crois que quelques jours devraient te suffire!
- Merci du renseignement! a dit Cou Pelé tout heureuse. Il y a longtemps que je marche et je serai rudement contente d'arriver!
- C'est vrai que tu as l'air fatiguée, a dit la tourterelle. Eh! bien, bonne route et bon courage!
La petite poule est donc partie vers le nord en suivant la rivière. Que c'était ennuyeux d'avoir un long détour à faire alors qu'elle était si près! Si seulement elle avait pu voler! Elle se demandait bien pourquoi les poules ont des ailes, si c'est pour ne servir à rien!Tout d'un coup, elle a vu des buissons, des arbrisseaux au milieu de l'eau. Mais c'était une île! Quelle chance, ça changeait tout! " Ce n'est pas large, je dois pouvoir traverser! a pensé Cou Pelé. Elle a bien examiné les lieux: oui, oui, elle pourrait certainement traverser d'un coup d'ailes. Elle a planté solidement son bec dans la petite boîte rose, elle a pris son élan et...plouf! à deux pas de l'île, elle est tombée à l'eau et le courant l'emportait, elle suffoquait.Elle a entendu une voix qui disait: " Regardez-la, cette folle!" et elle s'est senti rattrapée, remorquée jusqu'à l'île où elle s'est affalée.Elle a vite remis sous son aile trempée la petite boîte qu'elle tenait au bec et elle a repris peu à peu sa respiration. Une famille de canards s'était portée à son secours et s'agitait autour d'elle.
- Tu voulais donc te suicider? a demandé la cane.
- Non, je voulais seulement gagner du temps, je vais chez la reine! a dit la petite poule.
- Tu te prenais, pour la reine des airs! a dit le canard. Eh! bien, sèche-toi au soleil, repose-toi, et demain nous t'aiderons à traverser l'autre bras de la rivière.
Elle aurait bien voulu traverser tout de suite. Mais elle se sentait sans forces, après son début de noyade et elle avait si longtemps marché seule,c'était agréable de se laisser aller dans l'herbe douce, avec la famille canard qui vaquait à ses affaires aux alentours. Le lendemain matin, elle avait à peu près récupéré. Côte à côte, le canard et la cane l'ont prise sur leur dos, escortés de leurs enfants. En un rien de temps, elle était sur l'autre rive. Elle les a tous bien remerciés et elle est repartie toute joyeuse, car elle se disait qu'elle serait bientôt au bout de ses peines. Elle marchait, elle marchait. Les villages étaient plus nombreux, de ce côté-ci de la rivière. Elle devait faire très attention pour les éviter. Un jour, où elle s'était arrêtée sous un arbre pour se régaler de quelques poires, elle a senti tout d'un coup quelque chose tomber sur elle et l'envelopper. Elle a bien essayé de se dégager, mais il n'y avait rien à faire. C'était un enfant qui avait jeté sa veste sur elle et maintenant, il la soulevait, il l'emportait. Tout en courant, il l'a saisie par les pattes et s'est précipité dans une maison.
- Regarde, maman, j'ai attrapé une poule! je me demande d'où elle sort, elle était dans le pré d'en-haut!
La maman s'est mise à rire:
- On n'est pas près de la manger, elle est bien maigre! ça ne fait rien, mets-la dans l'enclos avec les autres! Elle fera bien un ragoût un jour ou l'autre!
Et le gamin a jeté la pauvre Cou Pelé dans un endroit grillagé où il y avait bien une vingtaine de poules qui ont fait à peine attention à elle. Elle s'est blottie dans un coin, désespérée: il y avait de quoi! Le coq est venu aux nouvelles, mais elle lui a dit:
- Ecoute, je suis très fatiguée. Si tu veux bien, nous parlerons demain!
Elle avait l'air tellement malheureuse qu'il n'a pas insisté.
Le soir, elle s'est couchée tôt, dans un noisetier à côté du poulailler. Peu à peu le courage lui revenait. Elle ne pouvait quand même pas échouer si près du but!
Elle avait raison de croire à sa chance. Dans la nuit, il y a eu dans le poullailler un grand vent de panique: des battements d'ailes, des caquètements effarouchés, d'autres désespérés, un terrible remue-ménage, un bruit de course, encore quelques gloussements malheureux, puis le silence. Elle avait compris: une sauvagine était entrée et s'était servie dans le poulailler! A la première lueur de l'aube, la petite poule a sauté de son perchoir. Elle a suivi le grillage, elle a trouvé le trouvé le trou fait par la bête et elle s'est enfuie.

C'est le lendemain que soudain, il est apparu devant elle! Il dressait ses hautes murailles blanches juste en face, au sommet d'uns colline. Le palais royal! Cou Pelé a senti comme un soleil qui lui éclatait dans le coeur. A partir de ce moment, ce sont ses pattes qui ont tout fait. Sa tête, elle ne l'avait plus: elle flottait quelque part sur un petit nuage rose. S'est-e lle faufilée discrètement, l'air de rien, entre les jambes des gardes? Etait-elle devenue invisible le temps qu'il fallait? Toujours est-il qu'elle s'est retrouvée dans le jardin du palais puis sur le seuil de la cuisine. Le cuisinier, qui était sorti chercher un bouquet de persil, a failli lui marcher dessus en rentrant.
- Une poule! Qu'est-ce que tu fais là, toi? Ce n'est guère ta place!
- Bonjour, monsieur! a dit poliment Cou pelé. S'il vous plaît, je voudrais parler à la reine.
- Parce que tu crois que la reine a du temps à perdre avec une poule? Je me demande pour qui tu te prends!
- C'est que je lui apporte un joli cadeau! a dit Cou Pelé.
- Un cadeau! Je voudrais bien voir ça!
Il riait! ça le faisait rire!
Cou Pelé a pris la petite boîte rose sous son aile, elle l'a ouverte et l'a tendue au cuisinier. Il a fait:
- Pfff!...C'est ça, ton cadeau? Mais qu'est-ce que tu crois? C'est un bijou de servante, pas un bijou de reine!
Oooh!...Le goujat!...Un bijou de servante!... la petite poule était hors d'elle. Elle a crié:
- Vous dites ça parce que vous êtes jaloux! C'est un très beau bijou! Je suis sûre que la reine...
- Qu'est-ce qui se passe? a demandé une voix douce. Qu'est-ce que c'est que ce bruit?
Cou Pelé l'a deviné aussitôt, c'était la reine, qui se promenait dans le jardin. Avant d'avoir vu son visage, elle a vu ses mains, posées sur le chambranle de la porte. Elle ne portait que deux bagues, une à chaque main. Chacune était une splendeur!
- C'est cette poule, Madame, a dit le cuisinier. Elle voulait vous offrir une bague de pacotille!
Et il a tendu la boîte à la reine. La reine a regardé la bague, a regardé Cou Pelé:
- C'est vrai? Tu veux m'en faire cadeau?
- Oui, Madame. Je l'ai trouvée et je n'avais jamais rien vu d'aussi beau. Alors j'ai pensé que vous seule en étiez digne. Mais peut-être...
Elle n'en a pas dit plus, elle aurait pleuré.
- Tu te trompes, Géraud, a dit la reine au cuisinier. Regarde-la mieux;: elle est très jolie, cette bague, finement ouvragée, avec une pierre parfaite. Une pierre de lune! J'adore les pierres de lune!
Elle l'a essayée, elle lui allait juste au petit doigt. Elle s'est tournée vers la poule:
- Je l'accepte avec joie. Quand le roi sera revenu - car on a beau dire, il n'est pas mort, je le sais - quand il sera revenu, donc, nous aurons des enfants. Cette bague sera pour notre première fille. Et en attendant, chaque jour je la porterai. Mais je voudrais te remercier. Dis-moi ce qui te ferait plaisir.
Cou Pelé contemplait avec ravissement cette dame si belle, si gentille, qui avait l'air de tout comprendre..Elle a pensé: " Je ne peux rien demander; ce serait mesquin, ce serait petit! Non, je ne demanderai rien!".
Elle a dit - elle s'étranglait bien un petit peu, mais elle a dit:
- Non merci, Madame, je ne veux rien. Ca me suffit largement si j'ai pu vous faire plaisir.
La reine paraissait songeuse. Elle a dit:
- Tu ne peux pas repartir comme ça. Je suppose que tu viens de loin: tu es toute maigre et fatiguée. Sans doute, tu as couru bien des dangers. Reste quelques temps au palais pour te reposer. Et même...Tu vois, ce que j'aimerais, ce serait te garder auprès de moi. Le parc est grand. Je t'y ferais construire une petite maison où tu vivrais avec quelques compagnes,parce que, seule, tu t'ennuierais Qu'est-ce que tu en penses?
- Et vous nous garderiez tout le temps? a demandé Cou Pelé. Je veux dire jusqu'au moment de passer à la casserole...
- Passer à la casserole! s'est écriée la reine. En voilà, une idée! Vous ne passeriez JAMAIS à la casserole, évidemment!
Une immense vague de bonheur est arrivée. Elle s'est déversée sur la petite poule, elle l'a submergée, soulevée, emportée, roulée, touneboulée. Elle a pensé qu'elle était morte, comme ça, sans s'en apercevoir et qu'elle se réveillait au paradis!

Celle qui a été bien surprise, quelques temps plus tard,c'est Petite Marie, quand une voiture officielle s'est arrêtée devant chez elle et que le grand Chambellan lui-même en est descendu et qu'il est venu frapper à sa porte. Il était chargé de lui donner des nouvelles de Cou Pelé et lui demander si elle voulait bien la céder à la reine, ainsi que ses autres poules, et venir elle- même au palais pour s'en occuper. Elle recevrait un bon salaire en tant que préposée au poulailler royal.
Elle n'en revenait pas, Petite Marie. La tête lui en tournait presque! Elle a dit oui bien vite. Elle ne demandait qu'à faire plaisir à la reine. Et en plus, c'était une aubaine: depuis quelques temps il pleuvait dans le grenier de sa maison; bientôt, ce serait sur son lit. Il aurait fallu faire réparer son toit, mais elle ne pouvait pas , elle était trop pauvre!
Son sac a été vite préparé: de tout temps, elle n'avait eu que deux robes, une pour changer l'autre. Et elle est partie, dans la belle voiture tirée par quatre chevaux, en emmenant Roussette, Bigarrée et Poule Noire.

Et voilà comment Petite Marie et ses quatre poules se sont retrouvées au palais royal, débarrassées de tout souci.
Roussette n'avait pas pu s'empêcher de murmurer à Cou Pelé:
- On dira ce qu'on voudra,c'était quand même une idée folle que tu as eue, de venir de si loin voir la reine! je croyais ne jamais te revoir!
Roussette était raisonnable et prudente. Elle n'avait pas encore remarqué que bien souvent, la chance, la réussite et le bonheur sourient à ceux qui ont des idées folles!



* tous droits réservés.